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Interview de Bernard Ansiau : 2011 une année en rouge


Auteur : Grégory Hellinx - Photos : Stéphane Meyers | Validé par : Jérôme | 21/02/2011


C’est donc dans un établissement situé en face du lion de Waterloo que Bernard Ansiau nous avait fixé rendez-vous. Instituteur de formation, c’est dans la mécanique que notre interlocuteur du jour excelle. Il est en effet mécanicien au sein de teams factory depuis 1985. Il est aussi indivisiblement attaché aux sept couronnes mondiales que Valentino Rossi a glanées au long de dix années de présence en catégorie reine. Après un excellent déjeuner et quelques anecdotes hilarantes sur le milieu du MotoGP, nous avons pu ouvertement nous entretenir sur le champion de Tavulia et ses ambitions pour 2011, sur le potentiel de la Desmosedici, sur la concurrence, sans bien sûr oublier de nous focaliser sur le rôle de ce belge dans cette machine à gagner qu’est le Team du 46.

Moto-racing : On a pu lire et entendre à suffisance que Valentino Rossi a voulu partir de chez Yamaha avec toute son équipe. Qui constitue cette dream team et comment s’est faite votre intégration au sein de l’écurie de Borgo Panigale ?

Bernard Ansiau : Il y a donc Jeremy Burgess, Alex Briggs, Brenth Stephens, Matteo Flamigni, Gary Coleman, Roberto Brivio, trois personnes de l’hospitality et aussi un garçon un peu moins connu qui est Emmanuele Mazzini, qui, à la base était du côté de Lorenzo mais, Yamaha, lui ayant trouvé le cœur un peu trop jaune, a décidé de s’en séparer et Ducati l’a alors engagé.
Pour ce qui est de l’intégration, arriver en groupe facilite évidemment les choses. L’écurie de Borgo Panigale est consciente du fait qu’elle a énormément à apprendre de Valentino et au-delà, du savoir-faire de son équipe technique. Ducati est une marque qui présente la force, mais qui, à certains égards, est aussi une faiblesse, de n’avoir jamais cherché à copier les autres, contrairement aux Japonais. Ils ont toujours aimé leur V-Twin et historiquement, ils ont gardé leur ligne de conduite sans essayer de savoir ce que les Allemands ou les Anglais faisaient. Mais maintenant ils commencent à s’ouvrir un peu à autre chose et c’est positif pour eux. Ils se rendent compte que leur méthode de fonctionnement, qui bien qu’elle soit valable, et j’en veux pour preuve les nombreux championnats remportés, peut évoluer. En cela, Valentino représente à leurs yeux une énorme opportunité.


MR : Et vous, quel est votre rôle dans cette structure ?

BA : Mon rôle premier est évidemment de veiller à ce que Valentino dispose toujours de la moto la plus adaptée à ses besoins. On parle beaucoup, on vérifie, on s’assure que le matériel est toujours en configuration optimale…
Et puis notre rôle c’est aussi beaucoup de contacts et pas mal d’amitié, bien que j’aie vingt ans de plus que lui, c’est finalement une belle relation qui nous unit.


MR : Le troisième jour des premiers essais officiels à Sepang, vous avez gagné plus d’une seconde sur le meilleur temps enregistré les journées précédentes. Qu’est-ce qui explique ce bond en avant ?

BA : Nous avons très bien travaillé à Sepang et, en marge de ces premiers essais, les gens de Borgo Panigale ont réalisé de leur côté des essais à Jerez avec Vito Guareshi et Franco Battaini, qui se sont avérés positifs et puis surtout qui allaient dans le sens voulu par Valentino. Pendant les deux premières journées, nous avons pas mal modifié la géométrie de la moto et elle a fini par lui rendre un certain feeling. C’est d’ailleurs le point fort de Rossi, il a toujours su orienter les développements pour lui permettre d’aller vite.
Certes, il manque encore de musculation dans l’épaule mais le troisième jour, la moto a commencé à rouler comme il a besoin qu’elle roule. Depuis Valence, les passages en courbe étaient problématiques, en ce sens qu’en fin de virage, la moto avait du mal à tourner. Nous avons aussi réussi à comprendre comment la faire virer et ça représente une énorme avancée qui a largement contribué à gagner la seconde d’écart entre les temps du deuxième et du troisième jour.
Nous en avons aussi discuté avec Randy de Puniet à Sepang parce qu’il connaît de ce problème avec sa Ducati de chez Pramac Racing. Nous l’avons résolu et je pense que le management du team officiel fournira les solutions à ses clients. C’est pour ça qu’on est là, c’est pour ça qu’on travaille, on cherche et on trouve des solutions et il y en aura encore énormément la semaine prochaine, lors des seconds essais officiels qui se tiendront aussi à Sepang.


MR : Après ces premières heures passées auprès de la Desmosedici, comment jugez-vous son potentiel ?

BA : La Ducati, on la connaît, elle a un potentiel énorme, elle a gagné un championnat en 2008 et plus récemment encore, elle a gagné des courses en 2010. Son moteur est impressionnant et la gestion de l’électronique est excellente, le châssis commence à se mettre à la main de ce que Valentino a besoin… Pour moi la GP11 est une moto qui est bien née.

MR : Qu’en est-il des appuis aérodynamiques réclamés par Stoner et dont on dit que votre pilote ne voudrait plus entendre parler ?

BA : Concernant ces appuis aérodynamiques, la discussion a été facile. Valentino ne veut plus les voir parce qu’il a jugé qu’ils n’étaient pas esthétiques. On a travaillé sur différents carénages, il a choisi le plus petit et, dans la mesure où ces appuis ne vont pas lui faire gagner une demi-seconde au tour, il a préféré les écarter.


MR : En conférence de presse, lors du Wrooom, Presiozi a parlé de GP11 Step0, alors, évolution ou révolution ?

BA : Parler de moto « step0 », c’est un peu par modestie parce que c’est tout de même une step 0 qui a gagné pas mal de courses en 2010. On se trouve face à une évolution de la moto de la saison passée et qui a prouvé qu’elle pouvait aller très vite. Alors que les Japonaises ont un châssis indivisible, chez Ducati le concept est très différent. Nous avons la possibilité de modifier les différentes parties de la moto indépendamment les unes des autres. La Desmosedici est au final une machine beaucoup plus malléable que ses rivales.
En réalité, je ne pense pas que la GP11 soit une révolution par rapport à la GP10, la révolution, on l’attend surtout de la part de Rossi. Cependant, il est utile de signaler qu’actuellement Valentino nous demande des modifications qui lui permettent d’aller vite, compte tenu de ses problèmes à l’épaule. Nous devons rester prudent car, à l’heure actuelle, rien ne nous permet d’affirmer avec certitude que ces modifications lui seront encore utiles le jour où il aura retrouvé la plénitude de ses capacités physiques. C’est pourquoi, nous ne pouvons pas effacer l’acquis de la moto, parce que cet acquis lui conviendra peut-être très bien d’ici quelques semaines.



MR : Analysons un peu la concurrence…HRC, Yamaha, Suzuki.

BA : La Honda est une excellente moto avec un moteur qui a fortement évolué en fin de saison 2010. Stoner nous a donné l’impression d’aller très vite à Valence et il était encore présent à Sepang. Pedrosa n’a plus besoin d’être présenté. Il est rapide et gagnera encore des courses cette année. Simoncelli fonctionne aussi très bien et évidemment tout ça nous arrange. Avoir trois ou quatre pilotes Honda avec un gros potentiel va certainement nous permettre de les regarder se battre comme des chiffonniers et se manger les points l’un l’autre.

Chez Yamaha, il n’y a pas énormément d’innovation. D’après ce que j’ai entendu, ils ont essayé un nouveau châssis et un moteur légèrement plus puissant mais c’est la moto championne du monde et c’est donc un gage de son gros potentiel. Lorenzo est très fort et Spies n’est pas mal non plus. De plus, il a les dents longues et je ne pense pas qu’il se gênera, s’il le peut, pour prendre des points à l’Espagnol, ce qui peut aussi nous favoriser. Ils pourraient également vite se retrouver dans des situations difficilement gérables.

Quant à Suzuki, n’ayant jamais travaillé avec eux, il m’est difficile de porter un jugement. Ceci dit, la société connaît pas mal de problèmes financiers et je pense qu’ils essayent surtout de rester dans la course pour être là en 2012 et le passage au 1000 cm³. Ca pourrait d’ailleurs être bénéfique pour eux de travailler sur un quatre cylindres en ligne, comme leurs motos de route, et ainsi ne plus devoir insister sur le quatre cylindre en V qu’ils semblent définitivement ne pas maîtriser.


MR : Pour ce qui est des pilotes, quelle est votre hiérarchie ?

BA : En premier lieu je pense à Lorenzo, il est champion du monde et c’est un excellent pilote. En second lieu Stoner s’il reste debout. Il faudra voir comment la situation va se décanter au HRC, mais on peut ajouter Pedrosa, bien qu’il soit beaucoup plus en dent de scie. Simoncelli est aussi un très bon pilote mais je pense qu’il ne doit pas s’emballer trop vite. Si après 4 courses, il se retrouvait en tête du championnat, Honda, avec sa politique désastreuse en terme de gestion des pilotes, risque de se retrouver face à un sacré problème à gérer. Marco peut être là et aller très vite mais derrière lui il y a cinq ou six fantastiques qui vont tout de même être difficiles à aller chercher. Et puis il y a aussi Ben Spies qui est un garçon avec un potentiel énorme, il est peut-être encore un peu jeune, mais il peut avoir de la chance.


MR : Et pensez-vous qu’avec le retard de préparation dû à son épaule, Valentino peut être champion du monde ?

BA : Je ne devrais peut être pas le dire mais à la fin du troisième jour, Valentino est rentré au box et il nous a dit : « Now I think it’s possible… »


MR : Entre ces deux essais, les gens de Ducati ont dû travailler sur les motos, vous attendez-vous à recevoir des innovations dès ce mardi ?

BA : Tout d’abord, entre Sepang 1 et Sepang 2, le matériel est resté sur place. On va certainement recevoir d’autres configurations moteur. Des améliorations sont aussi attendues sur l’électronique. Les gens de chez Magneti Marelli font un énorme boulot et ne s’arrêtent jamais. Bridgestone devrait arriver aussi avec quelques développements. Bien que la situation économique ne leur permettent pas de faire des folies, ils devraient malgré tout avoir travaillé sur leurs enveloppes depuis les essais précédent. Donc c’est certain que nous bénéficierons d’innovations techniques que nous devrons tester ici à Sepang et ensuite au Qatar lors des derniers essais officiels de cette avant-saison.


MR : Ne regrettez-vous pas de travailler deux fois sur le même circuit ? N’auriez-vous pas préféré des circuits diamétralement opposés pour pouvoir apprécier le comportement de la GP11 sur différents tracés ?

BA : Non pas du tout, on a beaucoup plus à apprendre de la moto sur un circuit comme Sepang où les conditions climatiques sont généralement stables. On y a roulé, il y a 15 jours, on y a nos références, on peut beaucoup plus facilement étalonner la moto, ça permet d’évoluer et de mieux savoir où on en est. C’est également un bon moyen pour juger si les solutions envisagées sont profitables ou si au contraire elles n’apporteront rien de significatif à la moto en terme de performance.

MR : Info ou intox en ce qui concerne l’incapacité de Rossi à jouer les premiers rôles avant juin, vous ne me le direz pas, mais au final, que représenterait, pour vous, un bon début de saison pour votre pilote ?

BA : Un bon début de saison, c’est gagner au Qatar (rires) ! Un bon début de saison c’est partir en douceur et faire croire à tout le monde que ça ne va pas aller (rires de nouveau). Mais au final je m’intéresse peu aux débuts de saison, l’important c’est d’être premier en fin de saison…(et rires pour finir, on est bien d’accord, on ne saura rien (rires de votre rédacteur))

Les pilotes de la catégorie reine se sont donc donnés rendez-vous ce mardi 22 février sur le circuit de Sepang pour une nouvelle séance d’essais officiels. Si Honda et Yamaha semblent actuellement au-dessus du lot, nous avons pu constater, lors de cet entretien, que Ducati n’a pas dit son dernier mot. Il nous reste maintenant à remercier Bernard Ansiau, « Bernie », comme l’appelle Valentino Rossi, pour son amabilité et pour le temps qu’il a bien voulu nous consacrer au milieu d’une semaine plus que chargée et bien entendu lui souhaiter une excellente saison 2011.

Grégory Hellinx pour moto-racing.be
Photos : Stéphane Meyers





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